Bouquet spirituel:
27 février
Marie-Caroline-Philomène Deluil-Martiny naquit à Marseille, le 28 mai 1841. Son père, avocat distingué et grand chrétien, avait gagné l’estime de ses concitoyens qui le nommèrent conseiller municipal adjoint et administrateur des hôpitaux. Sa mère, Annaïs de Sollière, était la petite-nièce de la vénérable Anne-Madeleine Rémusat, la pieuse Visitandine qui inspira à Mgr de Belzunce l’idée de consacrer son diocèse au Sacré-Cœur durant la peste de 1720.
D’une précocité remarquable, Marie donna dès ses premières années, par ses qualités de cœur et d’esprit, par son énergie et sa charmante spontanéité, l’idée de ce qu’elle serait un jour. La plus jeune de sa classe et la plus avancée, elle remporte de brillants succès scolaires. Son élan vers Dieu la porte à créer avec ses compagnes par manière de jeu, un ordre en miniature qu’elle baptise « Oblates de Marie ». Elle achève au Sacré-Cœur de Lyon les études commencées à la Visitation de Marseille et là encore se gagne tous les cœurs. « On ne pouvait la voir sans l’aimer », dira d’elle une de ses compagnes. À sa retraite de fin d’études, elle écrit: « Ô Maître, Vous serez mon Maître toujours! Faites de moi ce qu’il Vous plaira; mais je Vous supplie qu’il Vous plaise de m’enfermer dans Votre Cœur et de me faire souffrir là quelque chose pour Votre plus grande gloire et Votre pur amour. »
Rentrée dans sa famille, Marie devient l’apôtre du Sacré-Cœur. En 1864, une Visitandine lui fait connaître la Garde d’Honneur du Sacré-Cœur : « On se succédera d’heure en heure pour glorifier, aimer, consoler le Sacré-Cœur, pour recueillir en esprit le Très Précieux Sang et l’Eau sorti de Sa Blessure et les offrir à Dieu en réparation des péchés. » Cette œuvre répondait pleinement aux aspirations secrètes de la jeune fille, elle s’en fit l’ardente propagatrice, distribuant tracts et médailles, composant des cantiques dont l’un devint très populaire :
Que la terre tout entière
Forme la Garde d’Honneur.
La fondatrice
« Le Cœur de Jésus est un trésor infini d’amour, de sagesse et de puissance. Laissons-Le tracer la voie qu’Il voudra », écrivait-elle alors. Sous la direction spirituelle du R.P. Calage, S.J., elle se forme à l’oraison, aux vertus solides et elle émet le vœu de virginité, marquant ainsi sa volonté d’être tout à Dieu. Ses attraits se précisent : « Je n’ai qu’une occupation dans mes prières, dit-elle : offrir Jésus avec tout Son sang, l’offrir sans cesse pour les âmes sacerdotales et consacrées à Dieu et m’offrir avec Lui. »
En 1868, elle entreprend un pèlerinage à La Salette et note au retour« : « La Sainte Vierge va Se former une nouvelle famille qu’Elle placera comme un rempart d’amour devant la Justice divine. Elle est destinée à panser la large Blessure du Cœur de Jésus. » Son directeur approuve ce projet : « Oui, Dieu Se prépare une génération d’âmes victimes. Il y travaille depuis longtemps. » De son côté, Mgr Cruize, évêque de Marseille, vivement ému par un sacrilège commis à Saint-Giniez, presse la réalisation de son entreprise : – Ce sera le Carmel du Sacré-Cœur, dit-il.
Cependant, les épreuves fondent sur elle; ses trois sœurs et son frère meurent coup sur coup. Elle reste seule au foyer auprès de ses parents malades et frappés par des revers de fortune. Elle ressent cruellement aussi les effets de la guerre de 1870. « Mes croix sont une conséquence de l’acte d’oblation que Notre-Seigneur m’a fait faire », juge-t-elle.
Mgr van den Berghe, un prélat belge, obtient de Pie IX un bref d’encouragement pour le nouvel Institut et la présente au cardinal Dechamp, archevêque de Malines. La jeune fille lui expose son projet : Ce serait l’adoration de la Très Sainte Trinité par le Cœur Eucharistique de Jésus, le seul Adorateur vrai et digne de la Majesté divine, ce serait des âmes s’emparant des adorations perpétuelles de ce Sacré-Cœur pour adorer la Très Sainte Trinité. Le cardinal l’encourage dans cette voie et la presse d’établir la fondation dans son diocèse. « J’ai vu la Thérèse de notre temps », dira-t-il après cette entrevue. C’est à Berchem-lez-Anvers, que le 20 juin 1873, en la fête du Sacre-Cœur, s’ouvre la première maison avec quatre postulantes et quatre religieuses portant l’habit. La Société des Filles du Cœur-de-Jésus était née.
La messe : centre de vie
Du principe fondamental des Exercices spirituels, Mère Marie de Jésus avait déduit le but de son Institut : « La Gloire de Dieu, c’est de recevoir sans cesse l’oblation de Son Fils et en Son Fils celle de tous les hommes. » –– « Offrande perpétuelle de Jésus-Christ à la Très Sainte Trinité! Union d’amour : Sa vie en moi, ma vie en Lui. » Elle constatait, le cœur navré : « Il n’est pas offert... Il est là comme un trésor très précieux dont les âmes ne font pas de cas. »
L’ordre contemplatif que Mère Marie de Jésus veut fonder sera voué à l’Adoration perpétuelle. Les Filles du Cœur de Jésus ne cesseront d’offrir Jésus à Son Père et de s’offrir avec Lui. Elle-même se consacre à Jésus : « Ô mon très doux Jésus, unie de tout mon cœur aux dispositions de Votre sainte Mère sur le Calvaire, par Elle et avec Elle, je Vous offre à Vous-même et à l’adorable Trinité comme une oblation très pure… Ô Jésus, recevez-moi maintenant des mains de la Très Sainte Vierge et offrez-moi avec Vous, immolez-moi avec Vous. »
Son Institut sera tout dévoué à ceux qui doivent être saints, innocents, sans tache, et suppléera par ses prières et son immolation à ce qui manque à l’esprit sacerdotal de certains prêtres. Il réparera les offenses qui blessent plus douloureusement le Cœur de Jésus. À ces intentions, on récitera chaque jour le grand Office. Mais elle sait aussi que le chrétien doit participer à l’esprit du sacerdoce. Les âmes eucharistiques dont elle rêve vivront dans une perpétuelle communion au Saint Sacrifice de la Messe qui, du lever au coucher du soleil, ne cesse jamais. « Tous les matins, je donne d’avance à Notre-Seigneur chaque battement de mon cœur comme autant d’actes d’union à l’autel, autant d’actes d’offrande de Son Précieux Sang par les mains de Marie et de tous les prêtres d’autel en autel; autant d’actes d’offrande de tout moi-même comme une petite victime pour être immolée avec Jésus. »
Marie, modèle de vie sacerdotale
On aura déjà noté la grande dévotion de la fondatrice pour Notre-Dame. Elle aimait répéter à ses filles : « Marie est votre Mère, votre Patronne, votre Modèle. Les travaux que vous faites, Elle les a faits; vos fatigues, Elle les a connues; vos sollicitudes, Elle les a eues; mais quelle perfection Elle a mise dans ces actes qui semblent si communs, si ordinaires, si simples! ... Prenez Son esprit. » Et cet esprit, pour elle, c’est avant tout l’esprit sacerdotal.
« Et comme il fallait des mains sans tache pour recevoir le Fils du sein du Père et pour Le rendre et L’offrir au Père comme le don sublime et le sacrifice au monde, Dieu a choisi la Vierge Marie. Elle est le canal d’or qui porte ce don divin... Elle L’a apporté aux prêtres et semble Le prendre de leurs mains pour L’offrir Là-Haut... Dieu, ayant une fois donné Jésus au monde par Elle, Le donne sans cesse par Elle et Le reçoit d’Elle quand la terre L’offre de nouveau. Voilà pourquoi le prêtre doit communier à l’âme et à l’esprit de Marie. »
Aussi ses Filles s’uniront à la Vierge Marie pour offrir Jésus d’heure en heure partout où Il S’immole sur un autel. Marie offrant Son divin Fils, tel est l’attrait puissant qu’avait excité en elle la fête de Noël. Mais c’est surtout à la Croix qu’apparaît le sacerdoce marial. Au Calvaire, Elle a offert le sacrifice sans aucun intermédiaire que l’âme du Souverain Prêtre Jésus, Victime et Prêtre tout à la fois sur la Croix. Si le Saint Sacrifice de la Messe résume les grands dogmes de notre foi, il nous trace aussi un programme de vie : la communion ne va pas sans l’immolation. Si donc les Filles de Jésus appartiennent à la « race de Marie », elles seront des « hosties vivantes ».
La Croix est encore dressée sur le Calvaire Eucharistique. Jésus S’offre et S’immole toujours, mais d’une manière mystique. C’est nous qui devons être en quelque sorte les victimes de ce sacrifice. Nous devons apporter à Jésus notre cœur, notre âme, notre corps immolés, pour qu’Il les offre avec Lui dans Son sacrifice perpétuel... À l’amour on s’unit par l’amour; mais au sacrifice on ne s’unit que par le sacrifice. Tel sera le fruit propre de la consécration, telle sera la grâce que les âmes sacerdotales doivent solliciter instamment. L’humain est absorbé. Il n’y a plus que Jésus seul :
« Ô Vierge Immaculée, prie la vénérable fondatrice, Votre cœur a été le miroir où se sont réfléchis les traits de Votre Fils. Ah! pour nous révéler le Cœur de Votre Fils, Vous n’avez qu’à nous révéler le Vôtre. Vous avez ravi le Cœur de Jésus pour nous le donner, ravissez nos cœurs pour les donner à Jésus. Ah! Vierge Immaculée, donnez Jésus; donnez-nous l’amour. Ainsi soit-il! »
La première à la chapelle, la Supérieure est aussi la première à prendre sur elle les plus humbles occupations domestiques : servir à table, bêcher, balayer... totalement oublieuse d’elle-même, totalement renoncée... D’un naturel vif et ardent, elle avait acquis une grande maîtrise d’elle-même. Mais ce qu’elle exigeait le plus, c’était l’abnégation de la volonté propre, la pratique de l’obéissance. Sa bonté surtout faisait du bien.
Le don du sang
Après Anvers, Mère Marie de Jésus ouvrit, en 1877, une deuxième maison à Aix-en-Provence, qui se transporte à Marseille deux ans plus tard, dans la propriété de famille, selon le vœu de sa mère. C’est là qu’elle allait consommer son dernier sacrifice. Comme en prévision de celui-ci, elle avait écrit : « Oblation, immolation, communion, mon cœur est plein de ces grandes choses. Mon âme déborde et elle a une telle soif de les répandre dans le monde qu’elle accepterait d’être broyée, pillée, anéantie, pourvu que ce secret d’amour soit plus connu... Ô Dieu, si le sacrifice de ma vie si misérable peut servir à propager ce secret d’amour, prenez-la et suscitez des âmes qui le comprendront et s’en nourriront. »
Vers la fin de 1883, la Mère avait accepté sur recommandation un aide-jardinier qui bientôt se montra exigeant, vindicatif, fermé aux prévenances des Sœurs. Un soir, il disparut, refusant de faire une commission à la gare. Quatre jours après, à la récréation qui suit le déjeuner, il fit irruption dans le jardin où la Supérieure causait avec son assistante. Brusquement, il la saisit par les poignets et déchargea contre elle son revolver. Avant de mourir, la fondatrice murmura ces mots : « Je lui pardonne!... Pour l’Œuvre, pour l’Œuvre! » Il fallait une victime. Dieu avait choisi la fondatrice.
« Aimer, c’est se donner; aimer, c’est se livrer; aimer, c’est se sacrifier; aimer, c’est s’enchaîner à ce que l’on aime; aimer, c’est brûler; aimer, c’est se consumer; aimer, c’est ne rien refuser; aimer, c’est tout abandonner à l’amour; aimer, c’est avoir une si ardente soif de voir aimer ce que l’on aime que rien ne coûte pour l’obtenir; aimer, c’est chercher partout mille vies, mille cœurs pour les sacrifier et les embraser, et pour les jeter sous les pas du Bien-Aimé vainqueur. »
R.P. J. Lepintre, S.J., Messager du Cœur de Jésus, 1956, Tome CXXXI, 96e année, Apostolat de la Prière, Toulouse.